Devant ses visiteurs, le président l’a bien dit et répété : en aucun cas il ne servira de bouc émissaire à un conflit qui oppose deux parties, reconnaissant éminemment qu’il s’agit bel et bien d’une guerre politique qu’on lui demande non plus d’arbitrer mais de mener aux côtés des uns ou des autres.
Ce n’est d’ailleurs ni la première ni la dernière fois que l’on assiste au scénario selon lequel un conflit d’apparence juridique ou financier en cache un autre de nature foncièrement politique.
C’est ainsi que l’on peut décrire le bras de fer qui a actuellement lieu entre, d’une part, l’opposition et la majorité, et d’autre part entre les protagonistes au sein même de cette majorité, autour de la question des dépenses publiques et du fameux projet de loi portant sur les 8 900 milliards de LL sollicités depuis plusieurs mois déjà par le ministre des Finances, Mohammad Safadi.
Rappelons qu’entre-temps, si une solution immédiate n’est pas trouvée à cette impasse dans laquelle se trouve actuellement le gouvernement, ce denier se retrouve sans aucune autorisation de dépenser, ce qui signifie un blocage total des institutions.
Comment d’ailleurs trouver une issue lorsque chacun des protagonistes campe sur sa position. Une impasse qu’un observateur a expliquée par le fait que personne au sein de la majorité, notamment, ne veut commettre des erreurs de forme et chacun des protagonistes, pour des raisons différentes, brandit la loi pour justifier sa position.
Il en est ainsi du chef de l’État, qui réaffirme devant ses visiteurs qu’il ne signera pas un projet de loi qui comporte certaines failles, ce qui explique d’ailleurs les amendements apportés par la commission parlementaire des Finances.
Ainsi, le président, qui l’a bien réitéré hier soir, refuse à ce jour de signer le fameux décret sur les 8 900 milliards LL, affirmant qu’il reste le garant de la Constitution à laquelle il ne dérogera aucunement. Pour les aounistes, ce n’est qu’un prétexte, puisque celui qui a signé le décret à l’aller – lorsque le Conseil des ministres a transmis le projet au Parlement – peut le signer au retour, maintenant que le projet lui a été restitué. Et si la version amendée ne peut légalement être avalisée par le président, ce dernier n’a qu’à signer la version non amendée qui se trouve au Parlement, soutiennent en chœur les sources du CPL.
Les forces du 14 Mars insistent toujours pour un règlement concomitant incluant les 8 900 milliards LL dépensés hors budget ( et qui représente presque un budget total en lui-même) et les 11 milliards de dollars dépensés entre 2006 et 2011 par les gouvernements Siniora et Hariri, à moins que le gouvernement n’avalise la dernière proposition faite par l’ancien chef de gouvernement, Fouad Siniora. Celle-ci consiste à couper la poire en deux, l’opposition étant prête, semble-t-il, à faire passer un projet autorisant le gouvernement à dépenser 4 900 milliards de LL pour une période de six mois et ce, jusqu’à ce que le budget soit préparé et voté. En somme, une solution provisoire à laquelle le chef du CPL a coupé court lors de sa conférence de presse.
Bref, encore une fois, il s’agit d’une nouvelle querelle byzantine à laquelle les Libanais sont déjà habitués. Conclusions pratiques : les rouages de l’État sont pour l’instant bloqués, les dépenses pour les projets d’investissement, tel que l’électricité, ainsi que la facture des hôpitaux, pour ne citer que quelques exemples, sont gelées, le temps de trouver la justification légale de l’argent.
Après quelques tentatives de rapprocher les points de vue au cours du week-end dernier – des contacts intensifs auraient eu lieu entre Baabda et Aïn el-Tiné – retour donc à la case départ, le trio Amal-Hezbollah-CPL s’étant replié dans sa tranchée. C’est d’ailleurs le chef du CPL qui a donné le ton en premier. Revenant à la charge après sa première offensive du week-end dernier, Michel Aoun a tiré à boulets rouges sur le chef de l’État et sur celui qu’il considère comme l’allié objectif de Baabda dans cette bataille, c’est-à-dire Walid Joumblatt, amorçant une nouvelle polémique qui risque de s’envenimer encore davantage dans les prochains jours.
M. Aoun a ainsi affirmé tout haut ce que les aounistes disent tout bas depuis quelques jours, à savoir que « le chef de l’État, qui serait de connivence avec Fouad Siniora, ira jusqu’à violer la Constitution pour couvrir l’ancien chef de gouvernement dans ses dépenses faramineuses et légalement injustifiées ». Les sources du CPL vont jusqu’à affirmer qu’ « il va s’en dire que M. Sleiman se prépare d’ores et déjà à la prochaine échéance présidentielle en tentant de séduire dès à présent le camp du 14 Mars ».
La réponse du président n’a pas tardé à venir. C’est le vice-président du Conseil, Samir Mokbel, qui s’en est fait le porte-parole. M. Mokbel a ainsi affirmé que M. Sleiman « ne se portera pas candidat aux élections. Il ne veut pas non plus œuvrer en vue du renouvellement de son mandat. De même qu’aucun de ses proches ne se présentera aux élections », a-t-il assuré dans un entretien à la chaîne du Futur.
Quelques heures plus tard, des informations de presse citant des sources de Baabda ont rapporté la réaction du chef de l’État : Michel Sleiman en a ras-le bol et n’acceptera en aucun cas de faire le jeu politique des uns et des autres. Le président persiste et signe : il ne signera pas le décret. M. Sleiman a toutefois demandé au ministre des Finances de préparer un nouveau projet de loi qui tiendrait compte des amendements et rectificatifs apportés par la commission des Finances. Le projet sera de nouveau avalisé par le Conseil des ministres et envoyé au Parlement pour que lecture en soit faite devant la séance plénière. « Que le Parlement assume sa part de responsabilité », tranche M. Sleiman.
Le suspense est donc total. Il va falloir attendre le Conseil des ministres d’aujourd’hui pour comprendre un tant soit peu dans quelle direction s’oriente la crise.


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