Cheikh Assir haranguant la foule place des Martyrs. Photo Marwan Assaf
L’armée et les forces antiémeute avaient mis hier le paquet pour séparer les deux groupes antagonistes, salafiste et baassiste. Le centre-ville et toutes les rues attenantes étaient quadrillés de chars et d’autres véhicules militaires. Des barbelés et une sorte de cloison séparaient les deux manifestations, l’une pro et l’autre antirégime syrien : les salafistes se trouvaient près de la statue des Martyrs, et les baassistes dans la place des Lazaristes, à quelques mètres les uns des autres. Des musiques tonitruantes s’élevaient des deux places. Les principales forces du 8 Mars comme celles du 14 Mars, rappelons-le, n’ont participé ni à l’un ni à l’autre des deux mouvements.
Les manifestants qui ont répondu à l’appel du cheikh Ahmad Assir de Saïda étaient venus crier leur soutien aux révolutionnaires syriens et à l’Armée de Syrie libre. Certains opposants syriens figuraient parmi eux. Ils étaient plusieurs centaines (3 000 selon les organisateurs, 1 500 selon les forces de l’ordre) à avoir fait le déplacement, principalement de Saïda et de Tripoli. Leurs slogans oscillaient entre les cris à la gloire de Dieu et leur opposition au régime syrien. « Nos vies sont à toi mon Dieu », « Nos vies sont à toi Homs », « Allah est grand », « Le peuple veut la mise à mort de Bachar », « Notre sang, ce n’est pas de l’eau », « La liberté pour toujours, quoi que tu fasses Bachar », « Arabes, où est votre courage ? », « Le peuple veut équiper l’Armée de Syrie libre », « Le peuple veut le jihad »... étaient des slogans qu’on pouvait entendre ou lire sur des banderoles.
Sur la place flottaient de nombreux drapeaux noirs du mouvement salafiste. Plusieurs manifestants arboraient ce drapeau sur le front, d’autres portaient même des cagoules. Interrogé sur sa cagoule, un jeune homme venu de Saïda assure « la porter simplement parce que c’est un symbole ». Parmi les manifestants, il y avait un certain nombre de femmes. On leur avait réservé une aire spéciale séparée des hommes, et l’un des organisateurs a pris à plus d’une reprise le micro pour demander aux manifestants hommes de ne pas se diriger vers l’endroit réservé aux manifestantes. Le même organisateur lançait des appels répétés à la foule pour la pousser à garder le calme et « à refléter une image digne de ce rassemblement ».
Une tribune avait été installé face à la statue des Martyrs, avec des haut-parleurs et une affiche immense composée d’un montage en trois parties : d’un côté, un révolutionnaire syrien sous la botte d’un soldat ; de l’autre, la mosquée d’al-Aqsa investie par des soldats israéliens, et entre les deux, une petite fille en larmes. Ce parallélisme entre occupation israélienne et répression exercée par le régime syrien dans différentes villes de Syrie s’est retrouvé dans le discours du cheikh Assir, quand il a lancé que « la révolution des jeunes Syriens ouvre la voie vers la libération de l’Aqsa ».
Les manifestants rencontrés sur place se disent tous révoltés par les événements en Syrie et par la léthargie de la communauté internationale et du Liban face à cette violente répression des manifestations. Plusieurs mouvements islamistes étaient représentés à la manifestation, comme l’explique un représentant du front d’action islamique, venant de Tripoli. Il assure que « les convois ont été arrêtés à plus d’une reprise par les barrages de l’armée, et il a fallu hausser la voix pour parvenir à poursuivre la route ». Il déplore que les mouvements islamistes n’aient pas tous accepté de se joindre à la manifestation, estimant qu’ils ont « d’autres agendas ».
Assir aux chrétiens : « N’émigrez pas ! »
Cheikh Assir a été très acclamé à son arrivée à la tribune et accueilli par le cri « Allah est grand ». Il a appelé les différents peuples arabes à bouger pour soutenir le peuple syrien. Selon lui, « Bachar (Assad) a été honnête deux fois, quand il a dit que le cas de la Syrie différait des autres, et c’est vrai puisque les événements dans ce pays ont fait tomber tous les masques ». « La seconde fois, c’est quand il a dénoncé un complot international, a-t-il ajouté. Mais le complot international, c’est contre le peuple syrien qu’il se trame. » « Les héros libyens ont sorti (Mouammar) Kadhafi de son égout, nous, nous allons te jeter dans un égout », a-t-il crié au président syrien.
Le cheikh n’a pas ménagé la communauté internationale qui, selon lui, « ne compte pas intervenir pour arrêter les massacres, afin d’imposer ses conditions au peuple syrien le moment venu ».
Une partie très remarquée de son discours a consisté en un appel adressé aux chrétiens arabes « à ne pas émigrer » et à « rester côte à côte avec nous pour combattre les sionistes ». Il les a encouragés à ne pas succomber « à la peur qu’a voulu semer Bachar dans leurs esprits ». Le discours du cheikh Assir a été précédé de chants entonnés par une star de la chanson libanaise, Fadl Chaker.
Joumblatt en Moshe Dayan
Quelques mètres plus loin, la scène était complètement différente. Des partisans du Baas, menés par l’ancien ministre baassiste Fayez Chokr (qui a qualifié le cheikh Assir d’avorton), bientôt rejoints par un nombre d’ouvriers syriens, scandaient des slogans favorables au régime en place à Damas. Le drapeau dominant sur cette place était le drapeau syrien. Le portrait de Bachar el-Assad figurait en bonne place. Celui du député Walid Joumblatt aussi, mais dans le cadre d’une comparaison satirique à l’Israélien Moshe Dayan. D’autres portraits de leaders arabes, comme celui du roi Abdallah d’Arabie saoudite et de l’émir du Qatar, étaient piétinés par les manifestants qui accusent ces dirigeants de fournir armes et argent aux révolutionnaires syriens.
Haïtham Dirani, un responsable du parti Baas, soupçonne le cheikh Assir « de faire partie d’un complot ourdi par plusieurs responsables politiques ». Interrogé sur l’identité de ces responsables, il finit par lâcher le nom de Walid Joumblatt. Mais le bloc de la Lutte nationale n’est-il pas un pilier de la nouvelle majorité ? « Il ne s’y trouve que temporairement », assure Dirani.
Le responsable baassiste affiche une confiance totale dans la capacité du régime syrien à affronter les dangers qui le guettent. « Assad restera un leader arabe, a-t-il affirmé. Tout comme nous ne voulions pas que la Syrie intervienne dans nos affaires, nous ne devons pas intervenir dans les siennes. »
En fin de compte, les deux manifestations se sont dispersées dans le calme. Les craintes liées à cette journée étaient infondées.
Les manifestants qui ont répondu à l’appel du cheikh Ahmad Assir de Saïda étaient venus crier leur soutien aux...


il y a des salafistes bons et des mauvais ? Comme pour l'Afghanistan, les américains discutent avec de bons talibans, mais pas avec les mauvais
05 h 21, le 05 mars 2012